Dernière escale

Hanoï - cinq heures du matin. Le jour commence à peine à pointer le bout de son nez. Les rues sont désertes. Pas de scooter, pas de klaxon. Mon regard n'est plus attiré par le mouvement général et mes yeux se dirigent vers les incroyables enchevêtrements de façades, balcons, branches et fils électriques qui m'avaient tant fasciné à mon arrivée. Je découvre des petites ruelles juste assez larges pour passer à vélo et des micro-marchés où les poulets servent de vases et où des demi cochons sont allongés sur des scooters en attendant d'être vendus. Devant les bouibouis, ça commence à s'activer. La soupe fume et les coups de couteau tombent sur les canards fraîchement déplumés. Il est cinq heures dix et ils ont déjà les mains dans la viande.

 

Ce matin, je découvre une nouvelle facette des vietnamiens qu'ils prennent bien soin de garder pour eux : le sport du réveil ! Dans la rue, ils s'activent et font des exercices en attendant leurs premiers clients. Lever de bras, petit tour de bassin, jambe droite, jambe gauche... devant leur boutique, sur un rond point, près du banc... Le tout avec le visage impassible. Au bord du lac Hoan Kiem, c'est le gymnase ! Des filets de badminton sont tendus entre deux arbres, la sono est branchée à fond pour le cours de danse (auquel je participe le temps d'un morceau, ce qui fait bien rire mes voisines), une file indienne de massage tonique s'installe à côté du groupe de yoga, des femmes discutent en travaillant les cuisses sans bouger leur tête toute bigoudillée, un homme passe en courant et en frottant sa bedaine, une vielle dame pousse son fauteuil roulant replié puis se rassoit et repart en roulant... Un vrai spectacle de clown !

 

Il est six heures. Les motos entament leur défilé de chargements tous plus énormes les uns que les autres et les klaxons reprennent leur symphonie. On range les joggings pour enfiler les tailleurs et se remettre au travail. Plus aucune trace de cette séance matinale, Hanoï reprend le visage que je lui connaissais et ses habitants retrouvent leur calme et leur tranquillité. Impossible de se douter de tous ces petits efforts quotidiens.

 

 

Ce soir, nous jouons notre dernière date à l'Institut Français d'Hanoï. Ce soir, le public va se laisser embarquer par notre gros paquebot. On a ramé, godillé, pagayé, on a même failli chavirer, mais on a tenu le cap et on l'a finalement amarré à bon port, et ce soir, on va offrir une dernière fois notre Pétole ! aux spectateurs. Ils ne verront pas toutes nos galères, toutes nos luttes et nos petits exploits qui nous ont permis d'en arriver là. Ils ne verront que la petite partie hors de l'eau de l'énorme iceberg, celle pour laquelle on s'est battu pendant cinq mois et qu'on est heureux et fiers de pouvoir présenter une dernière fois au Vietnam avant de reprendre l'avion, direction chez nous !


Au bord du lac Hoan Kiem

Le lac Hoan Kiem est un lac en plein centre du vieux Hanoï. Depuis six mois, chaque week-end, ce quartier est fermé à la circulation, ce qui laisse place à une ambiance chaleureuse. Les scooters qui grouillent sont remplacés par des balades en familles, des jeunes qui font de la corde à sauter géante, des jeux de société, du chant, des cours de salsa, des touristes qui se promènent dans le marché nocturne...

 

Étant donné que nous ne pouvons pas monter la structure la veille ni la laisser durant les deux jours, on décide de s'alléger et de s'adapter à la rue. On jouera des petites formes au chapeau ! Olivia et Tom nous trouvent un superbe endroit juste au bord du lac. Rendez-vous pour tout le monde à 16 heures.

 

A peine Tom accroche la corde sur la branche d'un vieil arbre qu’un cercle se forme autour de nous. C’est parti ! Olivia commence avec un super  numéro de corde, et Manon la rejoint pour leur duo pétillant qui allie la grâce d’Olivia et la malice de Manon ! Vient le tour de Solène qui se fait challenger par Charly au mât. Un vrai mélange entre une circassienne et un clown. C’est une belle découverte dans cette forme improvisée. Accompagnés par nos musiciens préférés qui font de leur mieux pour suivre les formes qui se succèdent, pas de pause, comme souvent pour nos gladiateurs de l’extrême ! On ressort de cette nouvelle expérience supers contents de jouer à l’instinct et de lâcher son clown après ces quatre mois et demi de spectacle Pétole ! Whoua ! de l’air frais, ça fait du bien !

 

Dimanche, nourris de l’expérience de la veille, on se prépare mieux. Jules va chercher l’enceinte au théâtre et nous, on prépare le duo de Solène et Charly qui se transforme en battle avec deux équipes : la jaune, celle de Charly (King Gacon, le roi des poulets) le concurrent clown au mât, Manon sa coach et Anna la groupie. Face à eux, les bleus, l’équipe de Solène (Little Tom) au mat, Olivia en groupie et moi, (oui, vous avez bien lu, je me lance sur la scène de la rue en coach !) Quant à Amelia, elle prend la place de l’arbitre, (une arbitre, très glamour, soit dit en passant) qui donne le tempo et chauffe le public. Super moment de connexion sur scène, surtout dans mon équipe haha ! Bien entendu, Little Tom est élue vainqueur de la battle, malgré les figures impressionnantes de son adversaire...

 

On transpose cette idée à la corde et en gardant les mêmes équipes, Olivia et Anna font leur battle. Ça fait du bien de voir Anna s’éclater et marcher normalement sans son costume de poisson et faire des boutades avec son clown si expressif et décalé ! 

 

Encore une expérience gravée dans ma tête ! Merci les Be clown, merci Hanoï !

Juliette

La ferme du Colvert

 

En arrivant à la ferme du Colvert, après avoir déchargé le bus de nos valises, de notre scénographie et de notre structure, un après midi de repos nous attendait.

La chaleur, l'air humide, moite et la fatigue que l'on accumule en cette fin proche de projet nous a rendu amorphes; une sieste collective s'est imposée.

 

Les trois gérants du lieu, Jean Michel, Anne et leur fille Phuong ont créé la Ferme du Colvert qui se trouve à 40km à l'ouest de Hanoï, au cœur de la nature du nord du Vietnam, qui ressemble en tout point à la forêt Amazonienne. Il y a des poules, des dindons, des tortues, des poissons, des chats, des chiens, des canards... dans un endroit totalement reculé du monde. Jean Michel nous a expliqué qu'il était très content de ce partenariat car il valorise la région, crée de l'échange avec sa population rurale, brise les frontières culturelles du Vietnam. Alors le lendemain, entre la piscine, les végétaux luxuriants et la grande maison composée d'un vaste restaurant et de chambres d'hôtes en bois massif, nous avons monté la structure, une nouvelle fois.

 

Le surlendemain, entre averses régulières et rayons de soleil, nous avons attendus le dernier moment dans l'incertitude de pouvoir jouer. Et finalement notre petit public d'une cinquantaine de personnes, mi-vietnamien, mi-européen, s'est installé devant la scène de Pétole! pour commencer à dîner. Le spectacle joué, pour conclure ce bel échange, Jean Michel décide de nous racheter la structure pour en faire un auvent/chapiteau devant le restaurant. Voilà une belle épine sortie du pied car le rapatriement de la structure était devenu un sujet de tensions. La structure étant très certainement impossible à homologuer en France, nous sommes heureux de lui donner une seconde vie !


L'impromptu

André, c'est le frère du père Noël, celui qui bosse tous les jours de l'année pour préparer la tournée du frangin. André, c'est aussi le père de Juliette. Celui qui a demandé à sa fille de réceptionner trente kilos de victuailles à l'aéroport de Hanoï aux aurores d'une matinée où elle aurait pu dormir. Juliette et Solène arrivent à l'aéroport avec un peu de retard, les yeux bouffis, en pensant retrouver un vieil ami du paternel qui faisait escale, les bras chargés d'un gros colis bon à manger. Mais le clown Bonbon avait sévi. Juliette et Solène ont retrouvé André en personne à l'entrée de l'aéroport. Le colis surprise.

 

A 10 jours de la fin de notre séjour, le p'tit Dédé de 80 balais s'est introduit dans la fête en impromptu. Sa propre femme n'était pas au courant de son voyage. Il a débarqué dans notre maison hanoïenne, les bras chargés de bouteilles de gnôle, de vin, de ricard, de boîtes de pâté, de plusieurs mètres de saucissons, de caramels bretons... En Asie du Sud-Est, André nous a offert le luxe de faire nos franchouillards.


Et puis il n'arrivait pas qu'avec ces gourmandises-là, André. Quand il s’asseyait dans la cuisine et qu'il se mettait à parler, c'était la mémoire des vieux bistrots parisiens qui se dévoilait, c'était ces lieux qu'il a vu naître et mourir, c'était cette vie où Paris pouvait être un village et les trottoirs, le rendez-vous des bons amis. André, il est aussi venu avec ses questions et ses analyses sur le monde, sur l'Histoire et sur la vie des gens. Sur l'inconscient qui nous détermine. André, il fait des enquêtes. Je ne sais pas s'il se donne des vacances parfois.

 

Après deux jours à Hanoï, il nous a suivi à la ferme du Colvert, et malgré ses 80 printemps, il a crapahuté sur la colline pour trouver sa chambre, il nous a observé, il a admiré sa fille qui rayonne désormais bien au-delà des plus grands fourneaux parisiens. Il avait quitté Juliette, la chef sur le pallier de sa cuisine. Il a retrouvé Juliette devant une baraque à construire et plein de pièces incroyables à inventer. Mais ça le rassure, André, de savoir que pour sa fille, la cuisine sera toujours là.

 

Ce fut un vrai bonheur, pour moi, de rencontrer ce papa, fier et attendri par sa fille. De rencontrer ce père de la bistrologie parisienne, d'écouter ses mille et une histoires sur le temps révolu où il a fait ses armes et l'entendre affirmer encore, dans le geste et la parole, les grandes valeurs qui ont guidé sa vie. Et ses expressions à mourir de rire... Continue d'allumer les chemins, André, les Be Clown vont te suivre comme une grappe de....

De retour à la Vie Vu Linh !

Le trajet de la ferme du Colvert à la Vie Vu Linh fut magnifique, nous avons redécouvert la végétation du nord du Vietnam. Tous dans notre bulle, à notre place. On a pris l'habitude de voyager ensemble depuis tout ce temps, se déplacer est devenu notre quotidien. En arrivant vers le lac à traverser, le bus s'est embourbé dans la descente, il a réussi à se garer correctement, nous avons tout déchargé pour tout remettre sur la barque qui mène à La Vie Vu Linh.

 

"La belle et la bête", le groupe de Nico, Étienne et Sami, installait tranquillement la scène pour le soir même, Fredo était là, Alice, et puis tous ceux qui nous ont accueilli pendant ces deux mois. On s'est dirigé vers le dortoir qui nous est familier et on a retrouvé notre théâtre ravagé par une tempête quelques semaines auparavant... Les murs ont plié sous la puissance des pluies et du vent et le toit s'est effondré, le transformant en véritable théâtre à ciel ouvert avec vue sur le lac. Fredo réfléchit aux futurs travaux...

 

Puis on retourne vers le lac pour se baigner après cette journée de route. Dans l'eau il y a une structure en bambou où on peut grimper, marcher dessus, sauter. Marcher sur du bambou c'est très agréable, retour à la matière végétale pour faire de l'équilibre, j'adore! Le soir, les concerts étaient géniaux. Se retrouver tous là, après cette tournée, passer du bon temps dans ce lieu à siroter une tisane au gingembre, faire de très chouettes rencontres. Cela m'a rappelé que l'on était arrivé à la fin. Les derniers moments passés ensemble au Vietnam.

 

Une aventure pas tout à fait finie car le lendemain nous serons face au public pour Pétole!. Une journée de montage et d'installation nous attend. La journée se déroule plutôt bien, chacun s'est organisé à des horaires qui lui convient. Le matin pendant l'installation de la structure, le soleil était présent et imposant. La suite de la journée a été reposante, des amies sont arrivées pour voir le spectacle, puis en fin de journée, la préparation et l'entrainement. Le soir nous étions prêts, quand on a appris que nous allions jouer un peu plus tard : les gens mangeaient, et pendant le repas il y avait une danse traditionnelle. Une danse avec une personne qui enfile des masques qui représentent des animaux, tout un rituel avec de la musique et du chant. Après ce beau spectacle les gens se sont dirigés tranquillement vers le "théâtre", cela a duré au moins 20 minutes, il y a eu beaucoup de monde, notamment des villageois des alentours, et beaucoup d'enfants. C'était incroyable de les regarder arriver en masse, s'asseoir en hauteur près d'un arbre ou à côté dans un camion ouvert à l'arrière. Les gradins étaient pleins. Je me suis sentie en confiance, nous avions une belle énergie à partager et les gens présents aussi.  Ce fût une belle représentation et la soirée qui a suivi était inoubliable !


Dernière ligne droite

Lundi 1er mai, nous remettons les pieds à Hanoï pour la dernière ligne droite. Il nous reste six jours avant de quitter le sol vietnamien pour de bon. Et pour l’instant, cette semaine c’est plutôt le marathon ! Clôturer cinq mois en Asie avec Be Clown, ce n’est pas l’affaire d’une journée et le planning est plus que chargé : s’occuper de rapatrier les affaires liées au projet, par cargo ? Par voie postale ou par avion ? Vendre la structure à la ferme du Colvert et s’assurer de la bonne passation ce celle-ci, répéter pour le concert de chez Xuan le 3, préparer notre dernière date dans le magnifique théâtre de l’Espace, créer une petite forme pour la journée de l’Europe le 5 au matin, sans oublier la revente des dernières motos qui ont bien du mal à partir, mais aussi des vélos, de notre énorme sono et des deux/trois bricoles qui vont avec, faire un bilan de fin, et aussi un pour la compta, et dans tout ça Olivia a perdu son passeport et fait des pieds et des mains pour obtenir un laisser-passer de dernière minute... !

 

Bref la liste est longue et les heures filent à une allure folle. Alors qu’on aimerait juste prendre le temps simplement d’être ensemble, on a même du mal à se croiser dans les escaliers de notre immense maison louée pour la dernière semaine. Par moments, on a la chance de se retrouver à trois ou quatre autour de quelques rondelles de saucissons et de savourer une vingtaine de minutes ensemble avant de repartir dans le chaos de la ville pour résoudre les derniers casses têtes du départ.

 

Heureusement, il y a eu la soirée d’hier chez Xuan, une petite bulle de respiration à l’intérieur du tumulte des préparatifs. On a improvisé en clown, avec le mât, la corde, on a gratté de la guitare, chanté nos chansons du voyage et fait résonner nos instruments peut être pour la dernière fois ici. Il ne manquait que Tom et Soline, restés à la maison, l’un pour travailler sur le journal et l'autre pour se remettre d’une belle indigestion.

 

On sent que la fin approche bien trop vite. On préfère ne pas y penser. On s’accroche et on savoure autant qu’on peut ces derniers moments ensemble.

Ces paysages qui vont nous manquer...


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Be Clown Asie Hebdo n°15
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à bientôt pour notre dernier journal en direct de la France...!

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