larguons les amarres !


Les tuktuks laos
Les tuktuks laos

On a quitté la Vie Vu Linh, petit cocon depuis plus de deux mois. On a quitté Hanoï, ville grouillante dans laquelle on se sentait de plus en plus à l'aise. On a pris le bus pendant vingt-sept heures, coincés entre des pieds de vietnamiens et des chaussures rangées dans des petits sacs en plastique. On a passé la frontière du Laos après quelques heures d'attente au poste à faire des équilibres sur les mains et à jouer du kaskas. Et nous voilà à Luang Prabang, au nord du Laos, avec notre structure, nos sacoches, nos instruments, notre grand voile et notre bouée de sauvetage. Largués en plein milieu d'un océan imprévisible, loin de notre "pétole", où chaque vague nous surprend mais nous permet d'avancer un peu plus.

 

S'adapter

Une aventure aussi vivante et aussi humaine que celle-ci rencontre forcément des imprévus. Il faut sans arrêt réajuster, rebondir, repenser ce qui avait été organisé, prendre en compte les réalités des pays que l'on traverse.

"Faire avec ce qui est vivant", comme dirait Charly. On a rencontré des tas d'obstacles, on est passés de dix-sept à quatorze, on a avancé dans le flou, on a pris des virages, des ponts et des détours, mais on ne s'est pas arrêté. On a continué, en gardant toujours le cap sur Pétole !.

 

Alors ça bouge, ça prend une autre forme, une autre couleur, mais on est au Laos, et ici, "Bopenyang !" : y a pas de problème !


Ouf ! On respire un peu...


La structure aérienne : épisode 4

Elle nous en aura fait voir, notre structure !

 

Elle nous en aura demandé, des heures et des heures, à l'imaginer dans ses moindres recoins, à débattre sur le comment de sa mise en oeuvre, à arpenter les quartiers des "quincailleries" et des marchands de ferraille afin de réunir ce qui lui manquait, à se battre avec les impossibles réseaux électriques et les bruyants générateurs diesel, à lui trouver autour de nous le meilleur endroit où lui permettre de voir le jour, à disquer, percer, tracer, souder, réfléchir, discuter encore...puis réajuster et souvent repartir à l'aventure des petites boutiques vietnamiennes à la recherche de la nouvelle pièce maîtresse...

 

On aura voyagé. En taxi, à vélo ou à moto, en camion, en bus, en tuk tuk ou en bateau. Sur les routes et les chemins de rizières, sur les trottoirs de Hanoï et entre les îles du Lac de Thac Bâ, toujours avec les précieux tubes d'acier, les longs filins et notre nouveau compagnon, le petit poste à souder Jasic.

 

Elle nous aura fait traverser beaucoup de choses, beaucoup de joies, beaucoup de baisses d'énergie et de découragement, beaucoup de solitude aussi. A la manière de la rose du petit prince, elle s'est faite exigeante, elle nous voulait pour elle toute seule ; et on a souvent ressenti de la tristesse à s'isoler du groupe et de ceux qu'on aimait.

Pour se faire pardonner, elle nous a offert des rencontres magiques et incroyables, et quantité de moments drôles et improbables, de ceux qui font la richesse et la beauté d'une expérience comme la nôtre.

 

Elle a fini par voir le jour. Le tas de tubes rouillés enchevêtré de câbles a finalement pris de la hauteur, de la finesse et de l'élégance, sous nos yeux inquiets mais émus. Nous étions pantois, avec nos petits croquis en main d'assister à cette majestueuse éclosion. Bien qu'encore un peu hésitante sur ses longues pattes, elle a su nous inspirer confiance, aux constructeurs comme aux acrobates, qui ont vite appris à l'apprivoiser. Grâce au travail de notre scénographe et de ses assistantes, elle a trouvé ses allures de goélette, équipée de sa grand voile aurique, de son foc, sa trinquette, ses drisses ses écoutes et sa fière girouette !

L'équipage de Pétole a ainsi pu s'embarquer sur cet étrange navire et commencer à l'animer, avant de partir dans un drôle de voyage, au fond de nous...

 

Très vite pourtant, elle a su nous rappeler qu'elle avait encore besoin de notre attention, de notre vigilance et de nos soins. Le douloureux épisode de la blessure du pylône, trois minutes avant le début de la première, au cours des derniers réglages en urgence de la tension des câbles de maintien, a soutenu en nous la nécessité de veiller sans relâche à la sécurité des agrès aériens, pour son bien et surtout pour celui de nos compagnons de voyage qui y accrochent leur vie, littéralement.

Alors on démonte, le cœur gros. On observe, on constate, on réfléchit encore... On décide des modifications à apporter afin de renforcer les points faibles, et d'accélérer les phases de montage et de démontage afin de mieux l'adapter aux contraintes du rythme de la tournée qui s'annonce. On y consacre nos précieuses vacances, nous éloignant une fois encore des copains qui compatissent devant nos sales mines, impuissants...

 

La récompense arrive pourtant, plus tard, distillée par petits instants, quand on se prend à l'admirer, au fil de ses premiers voyages, plantée dans le décor local, fière mais timide et étrangement discrète, dans les cours d'école, les parvis ou autres terrains vagues. Le sens de nos efforts apparaît quand le vent Lao prend dans ses voiles d'avant  (réglées au près), et que je me surprends à m'imaginer en train de pêcher quelques maquereaux sur les abords de ma petite île, pourtant si lointaine...

Mais notre plus belle récompense restera dans la magie de sentir à quel points nos efforts à tous mis bout à bout ont humblement su toucher nos premiers publics, par les rires ou par les exclamations d'inquiétude face aux périlleuses acrobaties de nos circassiennes.

 

C'est cette magie qui saura nous porter vaille que vaille jusqu'au bout de cette belle aventure dans l'aventure qu'est pour nous Pétole !.

les vacances

Le 13 février, nous disons au revoir à la Vie Vu Linh et chargeons le bus, direction la capitale. Quelques trois heures de route plus tard, nous arrivons à l'Atelier Théâtre d'Hanoï. La rencontre entre Charly, Soline et la troupe d'improvisation franco-vietnamienne a permis notre installation dans leur locaux. Voilà une magnifique maison sur quatre étages, en plein quartier des expatriés, à vingt minutes à vélo du centre ville, qui nous est prêtée et dont nous sommes très reconnaissants.

 

Spontanément, chacun s'installe dans la pièce qu'il préfère. Il y a la salle de musique, la salle de peinture, la terrasse, la chambre noire tapissée de pendrillons, la salle des costumes, le bureau et une salle de bain à chaque étage... le grand luxe ! Après une vie communautaire en dortoir, nous voilà en colocation. Nous trouvons une intimité individuelle oubliée et divine. C'est donc ici que nous allons lâcher du lest, oublier pour quelques jours le spectacle et l'organisation de la tournée.

 

Juliette et Pauline partent en virée pendant deux jours à Minh Binh, une baie terrestre à 150 km d'Hanoï où elles découvrent avec surprise les joies de la moto sur les routes vietnamiennes (on peut dire qu'elles se sont fait peur..!). Olivia retrouve ses parents arrivés de Paris et les emmène découvrir la Baie d'Halong avec ses maisons flottantes. Solène, Amelia, Myriam, Anna et Manon profitent de la grande maison pour se reposer et parcourir les rues d'Hanoï à pieds ou à vélo. Elles assistent de nuit aux feux d'artifices du Têt au bord du lac Tây Hõ. François avait prévu depuis un an un voyage au Kenya, nous lui disons au revoir pour le retrouver à Vientiane le 5 mars. Renaud profite de la maison vide de Lolo, notre ami créateur parti en vacances au Portugal. Charly et Soline désertent le théâtre pour trouver une solitude d'amoureux et partent dans un hôtel à l'abris de la pollution. Ils profitent d'Hanoï pour se restaurer d'une cuisine plus occidentale.

 

Nous redécouvrons individuellement le plaisir que c'est de ne rien avoir à faire. Avoir du temps pour soi, pour écrire (les cartes postales pour remercier nos contributeurs), jouer du piano, de la guitare, s'installer à la terrasse d'un bar pendant une après midi entière, vaquer à ses occupations.

 

Mais pour Tom et Jules, pas de vacances. Ils n'ont pas d'autre choix que de prendre ce temps pour réparer la structure qui a plié lors de la présentation de la première. C'est la période du Têt, le nouvel an vietnamien qui réunit les familles pendant une semaine. Hanoï ressemble à une ville morte, tous les commerces sont fermés. Les garçons désespèrent : impossible de trouver tous les matériaux nécessaires. Et c'est finalement à la toute fin de notre séjour, quelques heures avant notre départ à Dong Mo (un parc ethnique situé à une heure d'Hanoï) qu'ils achèvent les réparations. Nous sommes fin prêts pour commencer notre tournée et faisons l'agréable rencontre de Mai chi, notre traductrice officielle qui nous y accompagne.


Préparation / adaptation

quelques dates

Le 10 février, c'était la première de Pétole ! à la Vie Vu Linh.

 

Les 25 et 26 février, nous avons joué à Dong Mo, village ethnique à une heure d'Hanoï, à l'occasion de la fête du printemps.

 

Le 28 février, certains d'entre nous jouent dans un hôpital de Luang Prabang pour faire des apparitions de clowns avec les enfants. 

 

Le 3 mars, nous nous rejoignons tous pour jouer notre spectacle en collaboration avec l'Institut Français, dans la cour de récréation d'une école.

 

Puis nous décollons pour Vientiane où une autre date nous attend le 7 mars ainsi que des ateliers clown et cirque avec l'Institut Français.

 

Suite à cela, nous nous dirigeons petit à petit vers le Cambodge où de nombreuses dates sont en train d'être organisées, notamment dans plusieurs orphelinats, écoles, et même un cirque. Nous remonterons ensuite par le sud du Vietnam jusqu'à Hanoï pour clôturer la tournée.


La tournée

Fin des vacances. On s'apprête à partir à Dong Mo. La scéno est empaquetée, la structure est prête à être remontée et nos sacoches sont vidées pour partir légers. On se réunit une dernière fois avant le grand départ pour la tournée. Au programme : réservation du bus pour le Laos, puis détails de l'itinéraire à vélo.

 

Mais très vite, on réalise à quel point on s'est fait dépasser par l'ampleur qu'a pris le projet. Faire une tournée à vélo à quatorze, à pédaler pendant deux mois entre les motos, les tuk tuks et les gros camions,  avec une boucle de plus de 3 500 km à parcourir, une structure de plus de 150 kg à transporter, au moins 19 dates potentielles sur la route, trois frontières à passer, des chaînes montagneuses, sans autorisation pour jouer dans les villages... Il faut se rendre à l'évidence, le projet nécessite quelques réajustements.

 

Plusieurs possibilités s'offrent à nous : supprimer le vélo et faire la tournée en bus locaux, nous permettant de tourner dans les trois pays et d'honorer les dates déjà programmées ; supprimer un pays, annuler des dates et faire la tournée en vélo comme prévu avec deux motos pour transporter la structure, sans être sûrs de pouvoir jouer dans les villages ; ou faire la tournée en moto dans les trois pays sans savoir si on aura la possibilité de passer les frontières. Après de longues heures de discussion, on décide finalement d'opter pour la première proposition qui nous semble la plus raisonnable.

 

Le soir même, on se retrouve à quelques uns dans un café d'Hanoï et on réfléchit. Comment être certains de pouvoir arriver à temps à chacune de nos dates en prenant des bus locaux, sans savoir s'ils vont réellement passer, s'il y aura de la place pour quatorze personnes et pour notre énorme chargement, si les chauffeurs vont nous amener à bon port, si on trouvera un moyen d'amener tout notre matériel aux lieux de représentation après avoir été déposés à la gare routière... La solution "plus raisonnable" nous apparaît alors beaucoup moins simple qu’initialement.

 

On se repenche sur la solution moto, et le lendemain matin, on expose au groupe notre proposition : faire la tournée en mobylettes avec un tuk tuk pour transporter tout le matériel, nous rendant ainsi autonomes et nous permettant de jouer toutes les dates programmées, tout en gardant une petite marge de liberté pour pouvoir nous arrêter en route quand bon nous semble. L'idée plait beaucoup et on s'imagine déjà sur nos motos en gang avec des gros tatouages sur les bras à rouler à travers la pampa laotienne. On laisse la possibilité à Jules et Tom, plus réticents, de suivre à vélo et en bus selon les étapes, mais ils finissent par lâcher l'idée de pédaler pour rester avec le groupe.

 

Arrivés à Luang Prabang après vingt-sept heures de bus, on se met à la recherche de motos, mais de nombreux échos passent dans nos oreilles et on entend tout et son contraire. Il semble difficile de passer les frontières avec des motos laotiennes. Quant aux tuk tuks, ils ne sortent pas des villes, et encore moins des pays. 

 

A quelques jours du départ pour Vientiane, notre trajet est encore incertain. On se questionne, on hésite, on se fatigue un peu, mais on ne lache pas pour autant. On s'active, on arpente les ruelles de la ville à la recherche de contacts, d'annonces... On y croit, et surtout, on s'adapte !



Dong Mo

Nous jouons trois dates à Dong Mo, un village ethnique à l'occasion d'un weekend de cérémonies folkloriques en l'honneur du printemps.

 

Nos bouches se tordent sur le riz froid et les saucisses qui nous attendent pour le petit déjeuner avant la cérémonie mollassonne avec le président vietnamien, la découverte de poux dans quelques chevelures, les selfies avec les visiteurs, une cérémonie Mong avec agrès acrobates, musique et zio, notre mise en place devant un public, qui nous attend déjà depuis plus d'une heure car les organisateurs ont annoncé notre spectacle tôt pour que le public ne quitte pas le parc. Du coup, une vague de spectateurs nous quitte en pleine représentation.

 

Dimanche nous commençons la journée avec du pain et de l'huile à l'omelette au petit matin et un montage express dans le vide du parc pluvieux, des échauffements en plein questionnement sur le taux d'humidité... Avant de prendre la lourde décision d'annuler la représentation. Elle est remplacée par une répétition... Mais bientôt la pluie s'arrête, le public arrive, tous les comédiens sont en k-way, au sol, non amplifiés, sans voiles, à mimer le spectacle devant une centaine de personnes.

 

Et sur ces entrefaits, le vice ministre de la culture et son porte-parapluie arrivent. Ils nous convient à un spectacle khmer avant une représentation certes, humide, mais qui est une belle réussite et un beau moment de partage avec un public conquis.


27 heures de bus en 1'45

A NOTER : pour lire les fichiers audios, nul besoin créer un compte Soundcloud. Cliquez une première fois sur le lien. Un message d'inscription apparaît. Fermez-le et ré-appuyez sur le lien. La lecture se lance. Bonne écoute !


Cap sur le laos !

Vue sur Luang Prabang au lever du soleil
Vue sur Luang Prabang au lever du soleil

26 février, nous n'avons pas le temps de fêter les deux anniversaires de cette journée, car nous avons un voyage de 27 heures en bus à préparer et la montagne d'affaires du spectacle et personnelles à acheminer et à charger... Et comme selon les critères en vigueur ici, un bus n'est plein que quand on ne peut plus rien y faire entrer, nos yeux s’écarquillent tandis qu'entre nous, des gens s'entassent dans les allées.

 

27 février, nous entrons au Laos, dans les montagnes heureuses parsemées de vaches et de quelques maisons. La pluie tombe sur du linge étendu sur un bambou. Des enfants regardent notre gigantesque bus surchargé descendre la route sinueuse. A l'intérieur, l'odeur est aigre. Odeur de poisson séché. Les 41 couchettes, sur deux niveaux, sont occupées, une quinzaine de personnes dorment les unes sur les autres dans les allées et deux autres encore dans une sorte de coffre arrière.

 

Ici les maisons sont à même le sol. Si certaines sont de briques et de ciment, peintes d'ocres clairs et à étages, les autres sont très simples, de bois brut ou peint en bleu, en turquoise ou en brun. Sous des toits de tôle ou de chaume parfois. J'ai vaguement l'impression d'être en Russie, si ce n'est qu'elles sont entourées de bambous et de palmiers.

 

Il doit faire froid l'hiver car partout il y a de grosses réserves de bois. Dans les cours également, des épis de maïs, des chiens, des vélos, des camions et des bidons entourés de potagers et de cerisiers en fleurs.

Le temps se réchauffe, le ciel bleuit, les maisons grimpent sur pilotis. On apprend des rudiments de laotien avec nos camarades vietnamiens.

 

A notre grande surprise, les collines rouges sont couvertes de pins et les tombes sont des pointes tendues vers le ciel. Les têtes se tournent sur notre bus qui klaxonne et les vaches noires à grosse bosse nous sourient.

à dans 2 semaines ...


Télécharger
Be Clown Asie Hebdo n°11
Vous pouvez télécharger ce journal en version PDF... pour le lire hors ligne, pour l'imprimer, pour le partager...
journal 11.pdf
Document Adobe Acrobat 1.2 MB
Commentaires: 0