"Du chaos naissent les étoiles"

(référence au texte de Charlie Chaplin)

 

 

C’est une ligne droite renversante qui s’est offerte à nous en cette dernière semaine de résidence.

 

Au programme : générale, première, départ de La Vie Vu Linh. Mais entre les mailles bien définies de ces 3 échéances, est venue se faufiler un chaos insidieux qui a mis bien des choses en péril…

 

2 mois et demi de vivre ensemble, avec 17 personnes qui ne se connaissent pas, d’âges diversifiés, qui viennent de milieux différents, avec des rôles variés dans un pays et une culture inconnue pour la plupart, pour écrire un spectacle de clown en collectif à partir d’une confrontation à son drame personnel.

 

Et par dessus tout ça, construire de toute pièce une structure en acier de 7 mètres de haut, créer des costumes, une scénographie, rédiger un journal hebdomadaire, vivre en communauté 24h/24 avec tous les aléas de l’inconfort vietnamien, en expérimentant un mode de gouvernance novateur et exigeant, et pour enfin se préparer à partir en tournée 3 mois dans 3 pays où nous ne sommes pas libres de jouer où bon nous semble… Voilà bien un projet qui est tout autant excitant qu’extrêmement confrontant pour chacun d’entre nous. 

 

Pour trois personnes, l’aventure a ainsi touché à sa fin après ces 2 mois, des limites ayant été atteintes de chaque côté. Trois départs qui ont été décidés d’un commun accord avec la compagnie Be Clown, permettant à chacun de pouvoir maintenant s’épanouir sur des chemins différents. C’est ainsi qu’Alix, Sophie et Adélaïde ont quitté le projet vendredi dernier, non sans tristesse et émotions pour tout le monde, vers un avenir meilleur pour chacun.

 

Une réorganisation à l’interne est aussi en train de voir le jour, aux vues du départ de ces trois personnes, mais aussi et surtout aux vues de la nouvelle perspective d’itinérance qui s’offre à nous !

 

La semaine se clôt sur la Première, qui, sous l’égide d’un nombre incalculable de défaillances techniques et de petits ratés aussi appelés "cadeaux" en clown, a créé une toute nouvelle solidarité et complicité. Un lâché prise débouchant sur une joie et un soulagement collectif intense, entraînant tout le public avec nous.

 

Un jolie signe de la vie, qui vient nous chatouiller sous les orteils en nous montrant qu’il existe une intelligence plus grande que nous dans les moments de bouleversement et d’incompréhension, le tout étant de garder le cap. Car c’est bien connu, du chaos naissent les étoiles…

 

C’est avec un petit pincement au cœur, mais aussi avec soulagement et enthousiasme pour la suite, que nous quittons La Vie Vu Linh en ce mardi matin. Ce lieu aura été notre havre de paix, notre terrain de jeu, notre exutoire, aussi parfois notre prison, d’où est né « Pétole ! » qui va maintenant tourner dans les contrées lointaines et variées de l’itinérance à travers le Laos, le Cambodge et le Vietnam.

 

Mais avant de partir pour de nouvelles aventures, nous nous offrons une semaine de pause à Hanoi dont nous avons tous besoin, pendant la fête du Têt (le nouvel An vietnamien). Le journal se met donc aussi en pause, et le n°11 sortira dans 2 semaines ! 

 

Soline



La première !

Le 10 février, nous avons présenté pour la première fois notre Pétole !  au public. Un nouveau né encore fragile mais qui ne demande qu'à vivre, à grandir et à rire. Manon et Myriam nous racontent ce qu'elles ont vécu sur le plateau...


Il est 20 heures. Tout le monde est prêt. Échauffés, costumés, en place pour jouer. Le public est assis, attendant que le spectacle commence. Dernières révisions techniques de la structure avant d'entrer en scène.
Un des pieds de la structure vient soudain de plier alors que Jules et Tom, nos deux constructeurs, resserrent quelques câbles qui s'étaient relâchés depuis trois semaines qu'elle est installée sous le théâtre.
On se regroupe tous sur scène devant l'accident, catastrophés. Plus question de grimper dessus. Le poids d'une seule personne suffirait à amplifier la pliure et entraîner la chute de la structure. 
Après un quart d'heure de discussion, on fait entrer l'immense échelle en bambou (de 8m de hauteur) construite par les ouvriers, pour détacher la corde lisse et l'accrocher au plafond du théâtre. Les gars tendent deux cordes à l'endroit où la structure a plié afin d'assurer son ancrage au sol.
Et avec une heure de retard, nous sommes fin prêts à lancer le spectacle.
Sauf que la scénographie dépend de la structure. Les éléments techniques comme le hissage de la voile ratent les uns après les autres. Sur scène, conscients de tout, on décide de faire avec. Plutôt que de dramatiser, on en rigole. 
Et à quelques minutes de la fin du spectacle, nous jouons une scène de chœur, ligotés au mât. Bâillonnés avec une pomme dans la bouche, nous ne pouvons plus avaler notre salive. Le jus et le poids de la pomme s'y ajoutent (les pommes que l'on mange ici sont particulièrement grosses et juteuses), le poids fait enfoncer nos dents dans la chair. 
Avant que la première pomme ne tombe, tout serrés que nous sommes par le ligotage, nos rires contenus se transmettent de corps en corps, faisant naître un fou rire général. 
C'est tellement drôle de ne pouvoir rattraper la pomme que l'on sent s'échapper d'entre nos dents, pendant qu'il faut supplier de l'aide pour être détachés.
Le public a adoré.
Notre scénographe, notre caméraman, notre photographe et notre cuisinière qui connaissent aussi le spectacle ont constaté avec nous les ratés qui se sont enchaînés et ont ri.
On était sincères. 
Cette première, on peut le dire, nous a réuni très fort.

Crédit photo : @Mathieu Arnaudet 

 

La journée de la première fut éprouvante. Trois personnes du projet ont quitté la partie dans l'après-midi. 

 

Après leur départ, nous avons fait une boum de clown pour laisser sortir tout ce qui avait besoin de sortir, et pour d'autres, rentrer en relation avec son personnage pour le spectacle. Ensuite nous avons fait un filage en revisitant quelques scènes bouleversées par les départs.

 

Très vite la fin de la journée est arrivée. Les spectateurs ont commencé à arriver. Jules et Tom s'occupaient de la structure, nous nous préparions.... Ça a été une préparation speed pour eux, dans la précipitation... un drame ! La barre, par une tension trop importante, se plie, se courbe ! On se demande alors si on peut quand même jouer, les invités sont là, on discute avec eux, il y a des français qui vivent à Hanoï depuis quelques années et des vietnamiens. 

 

On se regroupe avec l'équipe pour en savoir plus et écouter ce que nous conseillent Tom et Jules. On décide d'accrocher deux sangles pour le mât chinois, la corde d'Olivia sera accrochée en haut du théâtre, rien ne s'appuira sur la structure par sécurité, on ne peut pas mettre ma corde. Tant pis, c'est parti !

 


On commence à jouer après une heure de préparation. Le spectacle tourne au vinaigre, on rattrape tout en impro, on se marre beaucoup. Pour la première fois je respire à travers mon personnage. Il vit, il dialogue par l'expression du jeu, le regard avec le public, avec la sirène (Amélia) qui est sur scène avec moi. Des moments de fous rires dans les coulises en voyant les autres jouer puis revenir, avec quelques problèmes techniques... Un délice ! Je ressentais une détente commune, un relâchement de pression qui nous a fait du bien. Le spectacle fut un plaisir même avec tous ces désagréments.

Il y a eu là quelque chose d'intense, qui nous a uni, qui nous a donné envie d'aller plus loin, de continuer ensemble cette expérience.

 

Le public bienveillant a apprécié, nous ont-ils dit. Cela a surpris certain d'entre nous, puis au final, quand on s'éclate ça se dégage et se transmet ! On a passé la soirée à discuter avec les spectateurs restants, il y avait pas mal de français, ils nous ont fait de bons retours pour avancer sur la création.


Nouveau départ !

On se réunit dans le froid, on se réorganise, on prépare la suite...

Un groupe amputé. Une structure tordue. Une première sur le point d'être annulée. Des journées noires et cauchemardesques. Une grande tristesse.

 

Et pourtant. Pourtant, on est là. On se serre les coudes, on se regarde dans les yeux, avec cette petite étincelle, cette flamme restée allumée, cette envie commune de continuer, de ne pas lâcher. On se rappelle ce qui nous faisait tant rêver en nous engageant dans ce projet. On repense à la chance qu'on a d'avoir pu passer deux mois en résidence au Vietnam, au bord d'un lac peuplé d'eucalyptus et de pêcheurs qui rament avec les pieds, dans un théâtre (certes un peu bancal, mais on est au Vietnam !) construit pour l'occasion et qui nous était réservé, avec un lieu de vie mis à disposition. On se souvient  de la chance qu'on a de participer à une aventure si pleine d'humanité, de beauté et de folie. On repense à la structure construite spécialement pour le spectacle, à nos costumes cousus entre deux passages de cochons, de poules et de clowns qui oublient leurs tasses de café dans l'atelier, à la bonne cuisine qu'on nous sert tous les jours avec le sourire, à notre journal qui permet à nos proches de ne pas perdre une miette de nos semaines si chargées, au documentaire qui se tourne discrètement autour de nous, aux ateliers cirque proposés aux enfants au détour d'un sentier, aux photographies qui figent nos éclats de rire et nos milles couleurs, aux figures si impressionnantes des circassiennes, aux rires et aux larmes que les clowns nous provoquent, aux mélodies des musiciens qui nous font danser. On repense aux théâtres, aux orphelinats et aux lycées qui nous attendent avec impatience, aux 342 personnes (et plus encore) qui ont cru en nous et qui ont participé à leur façon à ce projet (parfois même sans nous connaître), à ceux qui ont carrément sauté dans l'avion pour nous rejoindre et nous offrir de leur temps et de leur savoir-faire si précieux. On repense à toute l'énergie déployée depuis six mois pour rendre ce projet réalisable. 

 

Alors on se redresse doucement, prudemment, ensemble. On reconstruit ce qui est fissuré, on ressoude ce qui est cassé. On retrouve de la légèreté, de la simplicité, de l'apaisement. Comme l'impression de commencer tout juste à réellement se rencontrer, ici, à Hanoï, dans ce petit théâtre qui nous sert de maison pour quelques jours. Le piano chante, les rires éclatent, les visages se détendent. Du repos avant d'embarquer notre Pétole ! sur les routes d'Asie. On est là, ensemble, et on va se marrer !


Cap sur Hanoï

Aujourd’hui, nous quittons notre « maison ».

 

Aujourd’hui, c’est un nouveau départ. Les valises sont paquetées, le théatre est vidé, l’espace de vie est nettoyé. Chacun traverse cela à sa façon, entre excitation et inquiétude légère. Pour ma part, la nostalgie à déjà pointé le bout de son nez. Ce que j’ai vécu pendant deux mois à la Vie Vu Linh me laissera de sacrées traces.

 

Les jours précédents ont été essentiellement dédiés à de longues réunions sur l’itinéraire que nous allons suivre pendant les prochains mois. Le cercle convoyeur avait bien préparé le terrain et nous y voyons plus clair sur la suite. Ensemble nous prenons le temps de poser nos tensions et tentons d’y trouver les solutions pour partir léger.

 

Enfin partir léger c’est vite dit ! Mardi matin, nous réalisons l’ampleur du mastodonte d’affaires que nous avons à transporter. Des dizaines de sacs, les instruments de musique, notre sono « éléphant », la structure et les vélos sont d’abord chargés sur le bateau qui nous emmène de l’autre côté du lac, où le bus nous retrouve. La Vie Vu Linh s’éloigne déjà petit à petit. Le chauffeur de bus qui nous attend devient pâle en voyant tout ce que nous envisageons de charger à l’intérieur de son petit bus tout propre. Même nous on n'y croit pas trop !

 

Alors c’est un tetris géant qui commence. Et puis ça y est, tout est là, un peu en vrac certes, mais tout est là. Une petite partie d’escalade pour atteindre son siège et nous sommes fin prêts à partir !

 

A Hanoï, on retrouve Charly et François qui sont partis de leur côté avec les motos et Jules et Tom qui se sont levés aux aurores pour être au plus tôt sur place et commencer à bosser sur la structure.

 

Ce départ marque une nouvelle étape dans l’aventure, on ne sait pas encore très bien ce qu’on va y trouver mais j’ai le sentiment que c’est le bon moment pour nous.

 

Moi qui ai toujours cherché le mouvement, j’ai fini par en avoir peur. Je m’étais plutôt bien habituée au petit confort que nous offrait la Vie Vu Linh. Un lieu d’entraînement plein de tapis pour nos échauffements du matin, nos grosses couettes et matelas tout doux, les quelques mètres à parcourir pour aller boire une bière au bar, ces mêmes quelques mètres qui me donnaient le sentiment de changer d’air, parce qu’en fait aller plus loin, c’était déjà trop loin.

 

J’y était bien, dans notre quotidien, et il est maintenant grand temps d’aller rencontrer le Vietnam, le Laos, et le Cambodge !



La vie au vietnam

Le têt

 

Le niveau du lac a baissé, imperceptiblement, mais jour après jour, c’est un nouveau relief qui s’est offert à nous.

 

Chaque famille a mis en place ses petites serres blanches, fait lever ses grains de riz en denses tapis verts, avant de repiquer patiemment, pousse après pousse, dans les rizières que le lac a découvert, que les buffles, les motoculteurs et les hommes et les femmes ont travaillées. Chacun s‘active avant le Têt Nguyen Dàn. C’est le Nouvel An vietnamien, la fête la plus importante de l’année, jour de la première nouvelle lune, qui fait que pendant quelques jours tout s’arrête, que les familles se retrouvent. Pour nous, les préparatifs du Têt coïncident avec nos préparatifs d’abandon de sédentarité, et la fête en elle-même avec notre séjour à Hanoï. Depuis quelques jours, on nous dit qu’il est difficile de nous procurer certains aliments, et les gens sont de moins en moins disponibles. Le jour de notre départ est le dernier jour de l’année. Sur la route pour Hanoï, notre bus plein à craquer traverse des villages grouillants de vie, où les fleurs, les fruits et les gâteaux bordent la route, qui sur des kilomètres est habillée de fanions multicolores. En ville, des scooters fusent dans tous les sens, chargés de gigantesques branches de pêchers en fleurs ou de pots de petits arbres couverts d’agrumes. Les restaurants et magasins ferment, les musées aussi, les bus arrêtent de rouler, les échoppes dont Jules et Tom ont besoin pour continuer la structure sont closes. Nous avons le théâtre d’une troupe d’improvisation dans le paisible quartier de Tây Ho pour une semaine dans une ville en pause.

autour de nous...

Les habitants des rives du lac Thac Ba ont leur vie rythmée par la crue et la décrue des eaux dues au barrage. Cette variation du niveau de l’eau influe l’organisation agricole des villages bordant le lac. En deux semaines nous étions témoins de cette descente rapide de l’eau : des îles sont réapparues, des arbres qui étaient perdus au milieu des eaux ont laissé paraître leurs troncs, des terres mises à nues ont été tout de suite investies par l’homme pour les modeler, les façonner, les rendre fertiles et nourricières.

Cette transformation du paysage agricole se fait en un temps record et me laisse émerveillée quant à la capacité des paysans à façonner leur territoire et à créer des paysages ruraux toujours en mouvement.

En deux semaines, j’ai pu observer tout le travail de construction d’une rizière, en passant par le modelage des murets, l’installation du système de circulation des eaux, le passage des oies et canards dans l’eau de la rizière pour fertiliser et manger un maximum d’escargots, le labour à traction animale, la germination des graines sous de petites serres et pour finir le semis des pousses. Cette dernière étape requiert une grande force de travail c’est donc un moment où toute la famille est solidaire.



Des adieux à un 4ème membre de l'équipage

Raoule la poule devait être intégrée à notre spectacle et nous suivre dans la tournée, mais le temps nous a manqué et les événements ne nous ont pas permis de la faire monter sur le plateau avec nous... Elle est donc restée à la Vie Vu Linh avec ses nouvelles copines. Amélia lui dédie ce petit texte...

 

 Ô Raoule, si tu savais, tout le mal que ça me fait....

j'ai honte, vraiment, de t'avoir retiré de ta famille de piafs, pour t'intégrer dans une famille d'humains un peu fous. Tu les as aimé, ils t'ont adopté. Ils se sont rendus compte qu'il te manquait la chaleur des ailes de ta mère.

Ils se sont rendus compte que s'occuper de Raoule, sans la maltraiter, c'était pas seulement lui donner une poignée de riz cru toutes les heures. Mais c'était aussi lui faire sa petite bouillotte tous les soirs,  déposer Raoule dans la poche du tablier bleu pour la bercer avant de dormir, la laisser nous couvrir de crottes pour qu'elle se balade gaiement dans nos chevelures, la faire roucouler avec des oignons frits....

 

Alors désolée ma poule, désolée Raoule, on t'a laissé parmi d'autres piafs avant de partir. 

J'espère qu'ils ne te picoreront pas la tête parce que tu sens trop l'humain.

J'espère que ce sera ta famille pour un temps et que tu ne passeras pas à la casserole avant de longues années.


à dans 2 semaines ...


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